Face à la Ligne Maginot

ou

Les événements de 1939/40 vus du côté allemand.

(Avertissement : la narration de faits ou d'actions militaires allemandes est faite par un chroniqueur allemand. Il faut donc se mettre dans la peau d'un Allemand quand on lit par exemple : nos troupes ont…, l'ennemi est donc Français)

De nombreux ouvrages ont décrit le contexte dans lequel a été édifiée la Ligne Maginot, puis la construction des ouvrages, la guerre, les faits militaires, le vécu des civils. Mais qui d'entre-nous s'est posé la question de savoir comment cela s'est passé au-delà de la frontière, dans la région qui fait face à notre Alsace du Nord ?

La province allemande qui fait face au nord de l'Alsace est appelée Palatinat du sud. Ces deux provinces sont en partie séparées par un cours d'eau de quelques mètres de large, la rivière Lauter, qui fait office, de Wissembourg jusqu'au Rhin, de frontière entre la France et l'Allemagne (d'où l'appellation secteur fortifié de la Lauter). Peu de choses différencient le Palatinat du sud du nord de l'Alsace. On y découvre à l'ouest le massif montagneux de la Hardt ; sur les contreforts de ce dernier s'étalent à perte de vue de vastes étendues plantées de vignes ; vers l'est se trouvent les terres agricoles ainsi que la vaste forêt du Bienwald. Tout cela ressemble fort au paysage vallonné et verdoyant que nous découvrons autour de Wissembourg.

Dans les années 1930/40, d'un côté de la frontière comme de l'autre, les habitants ont le même mode de vie, les mêmes métiers, ils sont pour beaucoup viticulteurs et bien entendu majoritairement paysans. Leur parler est très semblable, le dialecte alémanique est encore très vivace à ce moment là et il ne faut pas oublier que la Lauter n'a pas toujours été une frontière. Pour nos lecteurs peu au fait de l’histoire de l’Alsace, rappelons que les ancêtres des habitants de cette région n’étaient nullement les Gaulois, qu’ils furent les vassaux de nobles, seigneurs et hommes d’église germains, (même suédois pour Drachenbronn et Birlenbach) et, pendant plusieurs siècles, jusqu’à la mainmise sur l’Alsace par Louis quatorze, sujets du Saint Empire romain germanique.

Pour accéder au Palatinat du Sud depuis la France, il faut emprunter la trouée de Wissembourg car à l'ouest, les petites pénétrantes du massif de la Hardt ne nous mènent que vers le cœur de la montagne. A l'est de Wissembourg et à cheval sur la frontière, la vaste forêt du Bienwald offre bien peu de passages. Passé Wissembourg, nous découvrons les villages de Schweigen, Schweighoffen, Rechtenbach, Steinfeld, Kapsweyer, Nierderotterbach, Schaidt, Oberotterbach et quelques autres, plus loin la charmante petite ville de Bad Bergzabern et à une trentaine de kilomètres, la capitale régionale Landau.


UNE GUERRE QUI SE PROFILE

Il serait trop long de résumer ici les tribulations politiques de l'Allemagne, la montée du nazisme et sa prise de pouvoir. Dans ce contexte, la remilitarisation de tout le territoire allemand se trouvant à gauche du cours du Rhin fut déterminante. Le 5 octobre 1936, Landau redevint, à cette occasion, une ville de garnison. A Bergzabern (aujourd'hui Bad Bergzabern), le 3e bataillon de l'Infanterieregiment 104 prit, en 1938, ses quartiers à la caserne Mackensen dont la construction s'acheva à cette date. Ce fut à nouveau le temps des parades et des démonstrations de force, à la gloire de la nouvelle armée allemande, mais aussi pour se prémunir contre l'éternel adversaire français qui d'ailleurs construisait une ligne fortifiée à quelques encablures de la frontière.

Une des premières préoccupations de l'état-major allemand fut l'établissement de cartes géographiques à destination des militaires. Aussi, en 1936, les habitants du Palatinat du sud purent observer, sur un certain nombre de sommets et de points hauts, l'édification de hautes tours en bois. Celles-ci reposaient sur quatre pieds, comportaient des échelles donnant accès à des paliers intermédiaires, jusqu'au sommet qui s'amincissait au fur et à mesure, pour se terminer par une pointe en forme de croix.

Le plus grand mystère planait sur ces tours de plus de 20 m de hauteur qui étaient établies à proximité de la frontière et qui grossièrement, suivaient son tracé. L'explication vint plus tard, il s'agissait tout bonnement de repères géodésiques qui, par calcul trigonométrique, servirent à cartographier la région.


LE WESTWALL

En 1938, apparut la nécessité, après l'annexion de l'Autriche et la mobilisation qui allait aboutir à l'entrée des troupes allemandes en Tchécoslovaquie, mais aussi en vue des futures opérations à l'est, de fortifier la frontière ouest de l'Allemagne que pourraient bien franchir un jour ou l'autre les troupes franco-anglaises qui chercheraient à tomber dans le dos des combattants de la Wehrmacht (l'armée allemande) occupés à l’est.

Ainsi, à partir de la signature de l'ordonnance du 28 mai 1938, les frontières allemandes avec la Suisse, l'est de la France, le Luxembourg, la Belgique et le sud de la Hollande commencèrent à connaître un afflux de matériaux, de moyens de transport, d'infrastructures et de travailleurs. Sous la conduite du génie militaire, l'ingénieur Fritz Todt organisa sur 600 kilomètres un des plus grands chantiers du 20e siècle : la construction du Westwall. Le Westwall est une organisation défensive fortifiée. Traduit en français, il s'appellerait : "le rempart de l'ouest". En France, le Westwall est plus connu sous l'appellation de "ligne Siegfried", mais cela est une invention franco-anglaise sans réel fondement, issue sans doute de la fantaisie d'un journaliste.

La construction du Westwall commence donc quand se termine celle de la Ligne Maginot. L'édification de la fortification allemande mobilisera jusqu'à 278 000 ouvriers et techniciens. Les matériaux seront acheminés la plupart par voie ferrée, pour cela la Reichsbahn y emploiera journellement 8000 wagons. On transportera journellement 100 000 tonnes de gravier pour alimenter les bétonneuses. Au total, seront construits 17 000 ouvrages fortifiés (certains auteurs citent même plus). Ce fut un chantier pharaonique, mené en deux ans à peine, à côté duquel la Ligne Maginot fait presque pâle figure. Un exemple, sur la berge du Rhin il y avait une casemate tous les cent mètres. Du côté français, c'était une tous les kilomètres, et encore.

Le Westwall est alors totalement différent de la Ligne Maginot. Il comporte trois types d'ouvrages. Les plus nombreux sont ceux du type C, que l'on pourrait assimiler à nos Bunker MOM et casemates STG. Moins nombreuses étaient les fortifications du type B, que l'on peut comparer, par l'armement et l'effectif, à des ouvrages d'infanterie monoblocs français de type Bois du Four ou Bois Karre, avec un équipage d'environ 80 hommes. Les très rares ouvrages de type A sont un peu l'équivalent de nos gros ouvrages. Ce qui diffère du système français, c'est que cette multitude d'ouvrages est très étagée en profondeur, sur parfois près de 5 kilomètres.

Partout, derrière la ligne principale de fortifications, se trouve une seconde ligne et parfois même une troisième ligne généralement attribuée à la défense aérienne. Aucun rapport avec le mince cordon défensif de la Ligne Maginot. Et, détail capital, les ouvrages ne sont pas armés car ce sont leurs occupants qui amènent leurs propres armes et qui les emmènent quand ils sont relevés. Quant au réseau antichar, il est constitué de plots bétonnés reliés entre eux, les Français appelèrent cela "les dents de dragon".

Dans le Palatinat du Sud, la trouée de Wissembourg est alors verrouillée par un des systèmes défensifs les plus solides de toute l'Allemagne. On y trouve la ligne principale de résistance qui se situe à 4 kilomètres de la frontière et qui s'étire d'est en ouest à partir du Rhin sur un tracé allant de Hagenbach à Buchelberg, puis de Schaidt vers Oberotterbach, pour s'étendre à l'Ouest vers Bundenthal. Là les pénétrantes menant en France sont couvertes entre autres par 14 ouvrages de type B, ce qui est tout à fait exceptionnel.

La seconde ligne part elle aussi du Rhin, à hauteur de Hördt jusqu'à Eschbach, au pied de la Hardt, après avoir frôlé Landau par le sud. La troisième ligne prend forme vers Germersheim et passe au nord de Landau.

Mais le point fort de la défense se situe incontestablement sur une ligne Bienwald-Oberotterbach. Rien que sur le ban communal d'Oberotterbach, furent recensés 172 ouvrages défensifs, il y avait donc un bunker tous les 20 à 40 mètres. Sur le ban de Bad Bergzabern, furent édifiés 150 ouvrages fortifiés de toutes sortes. Plus près de la frontière, en avant de la ligne de défense principale, furent creusés de multiples réseaux de tranchées, installés d'importants réseaux de fils barbelés, d'abattis, de postes d'observation, d'abris de campagne, surtout dans la forêt du Bienwald, le tout sécurisé par d'importants champs de mines où furent amorcés à la déclaration de guerre, plus de 5000 de ces engins.

Les trois lignes de fortifications du Westwall dans le Palatinat du sud

Malgré ces préparatifs, la vie devait bien suivre son cours pour les habitants du Palatinat du Sud. Mais ceux demeurant près de la frontière devaient bien se douter qu'il y aurait du changement. En effet, sur les cartes d'état major était délimitée une zone rouge allant de la frontière jusque derrière la ligne principale de résistance. Puis au delà, était coloriée en vert une zone dite verte. En situation de crise, les habitants de la zone rouge devaient être immédiatement évacués sur des régions de repli dans des contrées plus reculées, ceux de la zone verte ne partiraient sur ordre que si la situation irait en s'aggravant.


LA VISITE D'HITLER

Le visiteur le plus prestigieux du chantier du Westwall fut Hitler en personne. Il démarra une tournée d'inspection en août 1938 et vint dans la région de Pirmasens. Mais ce n'est que le 17 mai 1939 que le chancelier traversa le Palatinat du Sud où il s'arrêta à Steinfeld (à 11 km du fort de Schoenenbourg), Schaidt, Neuburg, puis Karlsruhe où le périple le conduisit sur les contreforts de la Forêt-Noire, où étaient installées des batteries d'artillerie lourde. Ce fut un événement d'importance où les services de la propagande mirent tout leur savoir-faire en œuvre pour médiatiser l’événement.


BIENTOT, LA GUERRE

Dès la fin août 1939, il devint évident que la guerre entre la France et l'Allemagne serait inévitable. Comme la situation était, de jour en jour plus tendue, les garde-frontières allemands reçurent l'ordre de compléter les champs de mines. L'explosion d'un de ces engins coûta, le 25 août, la vie à trois de ces hommes.

Le 26, un accident similaire mérite d'être rapporté dans le détail. La route principale traversant la bourgade de Rechtenbach, qui aurait sans doute été empruntée par une troupe ennemie débouchant de Wissembourg, fut minée de part et d'autre de la chaussée. Arriva un camion et sa remorque chargés de tonneaux de bière et tractant en outre une seconde remorque remplie de glace. L'ensemble se dirigeait vers le village de Steinfeld pour y ravitailler un restaurant du cru. Le hasard voulut que la sentinelle chargée de surveiller les mines était partie étancher sa soif dans un restaurant voisin. L'attelage roula malencontreusement sur un des engins qui explosa et fit exploser ses voisines. La détonation fut terrible, des toitures furent soufflées et nombre de maisons endommagées. Quatre personnes perdirent leur vie dans l'affaire, sans compter de nombreux blessés.


LA GUERRE EST DECLAREE

Dans l'après-midi du 3 septembre, on apprit la déclaration de guerre faite par les Anglais, puis peu de temps après, par les Français. C'est le même jour que se produisit à nouveau un drame occasionné par les mines. Cela se passa au nord d'Oberotterbach, sur la route des vins. Malgré l'annonce de la déclaration de guerre, un camion chargé de cigarettes et autres commodités à l'attention des sentinelles des avant-postes roula sur une des multiples mines qui s'étageaient là sur une largeur de 80 mètres. Comme celles-ci avaient été, selon les dires de spécialistes, disposées de manière trop rapprochée, il se produisit une explosion en chaîne. Une trentaine de soldats du génie y perdirent leur vie. D'autres, qui à ce moment là étaient couchés dans l'herbe s'en tirèrent mieux car échappant au souffle des explosions.

Quelques jours plus tard, nouveau drame. Des avions français survolant la région avaient été pris à partie par la DCA et la chasse allemande. Près du village de Freckenfeld, sur une route forestière, un groupe de soldats et de garde-frontières contemplait la scène. Quand les avions disparurent du champ de vision, derrière les arbres, un des spectateurs, pour mieux voir, fit un pas en arrière et déclencha malencontreusement l'explosion d'une mine. Plusieurs corps restèrent sans vie, dont celui du patron du restaurant Au tilleul. Personne ne se doutait, à ce moment là que la localité de Freckenfeld perdait, jusqu'à la fin de la guerre, 83 de ses habitants.

La mobilisation générale eut lieu le 26 août 1939, mais ce n'est que le 31 août que la zone rouge fut déclarée zone des opérations. Ce jour là, l'ordre d'évacuation concerna 602 000 résidents des frontières de l'Ouest (de la Hollande à la Suisse). Dans le Palatinat, 78 localités se vidèrent de leurs habitants, dont 24 dans l'arrondissement de Bad Bergzabern, qui eurent tout juste le droit d'emporter 15 kg de bagages.

Contrairement à l'évacuation des zones frontalières françaises qui avait été préparée de longue date, l'évacuation de la zone rouge allemande avait été tenue secrète. On imagine le désarroi d'une population qui dut tout quitter, sans y être préparée, dans un laps de temps de quelques heures. Comme en France, le gros bétail sera conduit sur des zones de rassemblement, les animaux de basse-cour étant lâchés dans la nature.


LES OPERATIONS DE 1939/40

Un premier incident eut lieu le 4 septembre 1939 quand apparurent des avions de reconnaissance français qui furent pris à partie par la DCA. Déjà, la veille un avion français avait jeté des tracts sur la ville de Neustadt. La lecture de ces tracts était interdite, mais il y avait une obligation de les ramasser et de les apporter au bureau de la permanence du parti.

Mais les vraies hostilités débutèrent tôt le matin du 9 septembre. Des tirs d’artillerie zébraient de traînées lumineuses le ciel encore nocturne à hauteur de Schweigen. Il apparut qu'une patrouille de reconnaissance française avait été prise sous le feu des canons alors que celle-ci venait de dévaster la maison forestière de cette localité soupçonnée d'abriter un observatoire d'artillerie.

Se sentant piégée, la patrouille tira plusieurs fusées de couleur verte qui eurent pour effet de mettre en œuvre l'artillerie française qui tira depuis ses positions du Geisberg. Il y eut un début de panique, quelqu'un cria "les Français arrivent". Un adjudant mit le feu aux charges explosives qui firent sauter le clocher de l'église de Schweighoffen, il avait reçu cette consigne en cas d'intrusion ennemie.

Le lendemain, le haut commandement constata avec soulagement que l'adversaire s'était retiré aux premières lueurs de l'aube. Les communiqués annoncèrent que les localités de Weintor, Schweigen et Rechtenbach étaient à nouveau reconquises et qu'il n'y avait plus d'ennemis sur le sol allemand. En réalité, les Français n'avaient jamais procédé, dans le palatinat du Sud, à une occupation durable du territoire allemand, comme ils le firent sur d'autres parties du front.

A propos de la localisation des troupes françaises, il est opportun de rappeler que la ligne principale de résistance, donc la ligne Maginot, était éloignée d'une dizaine de kilomètres de la frontière, même beaucoup plus dès qu'elle s'incurve franchement vers le sud. Mais cela ne veut pas dire qu'il n'y eut pas de troupes entre la position fortifiée et la frontière. Au contraire. Il y eut par exemple un bataillon de chasseurs dans le secteur de Wissembourg, et donc à Wissembourg même (81e BCP).

D'autres unités, par exemple un bataillon du 56e RI était détaché jusqu'au 11 février sur la position de sûreté de la Lauter. Ses compagnies tenaient la ligne des villages face à la forêt du Bienwald : Geitershof, Salmbach, Schleithal, Fronackerhof. Elles disposaient même, en avril 1940, d'une batterie de canons de 75 mm. Elles avaient en plus implanté des avant-postes sur les bords de la Lauter.

Idem pour le 29e BCP, installé à Niederlauterbach, Scheibenhardt et Lauterbourg, en poste jusqu'au 10 novembre où il fut relevé par le 32e GRDI. Quant au 79e et au 23e RIF dont la mission était de former la ligne principale de résistance, leurs groupes francs qui étaient par définition beaucoup moins statiques que les compagnies de mitrailleurs ou encore moins les compagnies d'équipages des casemates, étaient présents bien en avant de la ligne Maginot. De ces troupes découlent la plupart des incidents qui vont suivre.

Le 19 septembre, un soldat sera touché à la poitrine par le tir d'un détachement français.

Le 24, deux patrouilles françaises de reconnaissance sont accrochées à hauteur de Schönau et de Schweighoffen. A Schweighoffen, ils étaient entre vingt et trente qui tombèrent sur les défenses allemandes. Les Français eurent à déplorer un mort et un blessé grave, ce dernier révéla qu'il faisait partie d'une unité de hussards motorisés stationnée à Wissembourg.

A Schweighoffen, l'accrochage se déroula dans les ruines de l'église, Il y eut deux morts du côté français.

Le 26, du coté de Nothweiller, une patrouille française contraint un détachement allemand à se replier. Ce faisant un soldat marcha sur une mine qui, en explosant, tua trois militaires et en blessa quatre autres.

Le 28, des éléments ennemis sont repoussés près de Berg, dans une boucle de la Lauter. A Lauterbourg, des projecteurs installés par les Français à proximité de l'église, ont été détruits par nos tirs.

A Bobenthal, des Français qui avaient réussi à traverser sans encombre le champ de mines, ont été repoussés, il y eut un mort et un blessé du côté allemand du fait de tirs de soutien mal réglés d'un détachement allemand voisin.

Le 6 octobre, la rencontre inopinée de deux patrouilles aux environs de Bobenthal se solda par la capture de cinq soldats français.

Le 7, un chef de patrouille français marcha sur une mine près du moulin du Bienwald, et succomba à ses blessures.

Le 17, un colonel de l'état-major du génie qui n'avait pas entendu les avertissements d'une sentinelle car le vent soufflait fort, roula dans un champ de mines avec son camion. Il fut grièvement blessé.

Mais ces accrochages étaient finalement assez localisés, et on était à mille lieues de l'assaut généralisé que l'on attendait des Français. D'ailleurs, nombre de guetteurs et de sentinelles, a force d'être sous pression, voyaient un ennemi beaucoup plus imaginaire que réel. Ainsi, au Windhof, un guetteur d'avant-poste signala des bruits de progression furtive d'une patrouille adverse. Une reconnaissance révéla qu'il s'agissait en fait du chien d'un garde-frontière qui était à la recherche de son maître.

De tels incidents étaient plus fréquents qu'on ne pouvait le penser, ceci aussi bien chez les Français que chez les Allemands.


LA DROLE DE GUERRE

Le terme "drôle de guerre" n'était utilisé que par les Français, les Allemands appelant cette phase du conflit "Sitzkrieg", ou "guerre de position". Car une fois l'émoi des premières semaines passé, s'installa des deux cotés une sorte de nonchalante inactivité confortée, du côté français, par les ordres transmis aux commandants d'unités de la ligne Maginot qui disaient "pas de provocation", et encore « interdit de tirer, sauf si on est attaqué ». Aussi, au fil des semaines et des mois, les soldats français des avant-postes avaient fini par baisser la garde. Jacques Daniel, beau-père de l'auteur de cet article, raconta qu'il était cantonné dans une position de campagne, à quelques mètres de la frontière. Le matin, les soldats français faisaient leur toilette dans la rivière Lauter. Cinquante mètres plus loin, les soldats des avant-postes allemands se débarbouillaient également dans la même rivière. Quelques-uns s'échangeaient des cigarettes. Dans chaque camp avaient été mobilisés des hommes des villages environnants. Certains d'entre eux se connaissaient, des agriculteurs alsaciens qui avaient loué des champs en Allemagne ou des ouvriers agricoles allemands qui travaillaient dans des fermes françaises.

Un jour, le commandement se rendit compte de la situation et Jacques Daniel fut, avec toute sa compagnie, transféré au fort Mortier, près de Neuf-Brisach.

Il y eut d'autres exemples. A la mi mars, au pont de Salmbach, six Français, qui n'étaient pas des Alsaciens, s'approchèrent du poste allemand en criant "ne tirez pas, c'est la révolution". Ils dirent entre autres leur aspiration à la paix, plutôt qu'à la guerre, ainsi que leur espoir que la situation se normalise et qu'ils puissent bientôt rentrer chez eux.

Un deuxième événement de ce genre eut lieu le 17 mars, au même endroit. Cette fois-ci, les soldats français parlaient un peu l'allemand et disaient être soucieux de ne pas se faire photographier, ce qui laisse supposer que leurs supérieurs étaient au courant. Les Allemands leur préparèrent des cigarettes et un interprète leur communiqua que la Wehrmacht n'ouvrirait le feu que lors d'une agression française.

Le 20 mars, toujours au passage de Salmbach, quinze Français franchirent le pont en appelant "Venez, camarades, cigarettes. La discussion dura une vingtaine de minutes, quand ils disparurent rapidement, sans doute sous l'effet d'un ordre.

Et c'est le 25, toujours sur le cours de la Lauter que des soldats français franchirent le cours d'eau pour offrir des bières à leurs homologues allemands, en disant "pas de guerre, guerre au capital".

L'exemple le plus flagrant de fraternisation se produisit le 22 et le 24 avril 1940, toujours sur la frontière, à hauteur du moulin Saint-Rémy. Le 22, apparut un groupe de personnes originaires de Mirandat. Elles apportèrent du café, en guise de présent, et se laissèrent photographier. Cela dura juste le temps de prendre rendez-vous pour le 26 où les Allemands leur promirent d'y apporter les photos du 22, des cigarettes et des revues. Le 26, ce ne furent que deux français qui franchirent la Lauter sur l'arbre qui s'était couché par-dessus la rivière. Les Allemands leur donnèrent les objets promis, mais l'opération se fit hâtivement et les français dirent "ne plus venir, ne plus venir" tout en surveillant leurs arrières, c'est-à-dire le moulin St-Rémy. Il était clair, pour les Allemands, que la garnison du moulin avait changé.

Il y eut aussi quelques désertions de frontaliers français, mais la plus spectaculaire fut celle de soldats noirs africains qui dirent ne pas être concernés par cette guerre.

La drôle de guerre connut aussi quelques combats aériens. Ainsi, un avion de reconnaissance allemand qui survolait la ligne Maginot fut abattu par la DCA et s'écrasa à proximité de Wissembourg. Un second avion de reconnaissance dut effectuer un atterrissage forcé, car touché par un chasseur français. La ligne Maginot et son glacis étaient surveillés en permanence par l'aviation, elle faisait l'objet de photographies aériennes toutes les semaines. Les Français ayant également posé des mines, quelques pertes allemandes furent également à déplorer.

Dans la semaine du 28 février au 6 mars, plusieurs tentatives d'intrusion de patrouilles françaises furent rejetées au Litschhof et à Wegelnburg.

Le 5 mars, le château St-Paul, bombardé par l'artillerie allemande, prit un impact de plein fouet. L'artillerie française répliqua en tirant sur les quartiers est et ouest d'Oberotterbach et la frange ouest de Schweigen.

Le 12 mars, nouveaux tirs de l'artillerie française qui arrose différents objectifs dont des batteries d'artillerie situées derrière la ligne principale de résistance.

Le 15, les pionniers dynamitent un observatoire français établi sur le rocher du Kappelstein. Le même jour, l'artillerie française tire sur la bourgade de Schönau.

Entre le 29 et le 31 mars, des patrouilles françaises ont été refoulées aux environs de Windhof.

A partir du 1er avril, le château St-Paul sera occupé en permanence par des éléments de reconnaissance composés d'officiers. C'est à ce moment là que les avant-postes en position au nord de la voie ferrée Lauterbourg-Berg furent rapprochés de la frontière. Ils subirent le feu français à plusieurs reprises.

A partir de la mi-avril les localités de Schweigen, Windhof, Haftelhof, Rechtenbach subirent une nette intensification des tirs d'artillerie adverses. Ces derniers s'abattirent aussi sur un commando de terrassement, près du Wacholderberg, près de Rechtenbach, ainsi que sur la gare de Schaidt.

Cette recrudescence de l'activité ennemie signifiait que les Français avaient regagné leurs positions dites "d'été", au plus près de la frontière, alors qu'ils s'étaient repliés en décembre sur les positions d'hiver, au plus près de la ligne Maginot.


LA VRAIE GUERRE

Le plan jaune (l'invasion de la Belgique, de la Hollande et de la France) était en préparation depuis un certain temps. Toutefois, les mouvements de troupe visant à partir à l'assaut du nord de l'Alsace n'étaient considérés que comme une opération de fixation de troupes françaises, quasiment de diversion. Les objectifs étaient les suivants :

- prise du massif du Maimont par des éléments de la 246 ID

- prise du Kappelstein, par la 215e ID

- prise et occupation du moulin St-Rémy

- franchissement de la Lauter à hauteur du moulin du Bienwald par la 246e ID

- franchissement de la Lauter à hauteur de Scheibenhardt.

Si les trois premiers objectifs sont visiblement limités, il faut retenir que les deux derniers préfigurent bien l'attaque en force de la ligne Maginot. A noter également que la trouée de Wissembourg n'est pas incluse dans les axes d'attaque, sans doute jugée trop exposée car directement sous les feux des canons de la ligne Maginot, alors que les franchissements de la Lauter pourront se faire sous le couvert de la forêt du Bienwald, celui de Scheibenhardt étant par ailleurs totalement hors de portée de l'artillerie de forteresse. Rappelons à cette occasion que seul le Hochwald est en mesure de tirer assez loin en territoire allemand avec sa tourelle de 75 modèle 33 du bloc 7bis, ainsi que les vieilles pièces de 120 de Bange installées sur les ouvrages de Schoenenbourg, du Hochwald. Le Schoenenbourg, avec ses tourelles de 75 modèle R32 ne pouvait envoyer ses obus en terre allemande que sur 600 à 700 m au Nord-Est de Wissembourg, sans toutefois pouvoir atteindre Schweighoffen.

Dans les faits, se dégagèrent deux axes d'attaque majeurs, celui de la 215e ID, qui passera à l'ouest, au large de Lembach, pour se diriger sur Reichshoffen, et celui de la 246e ID, qui s'en prendra à la ligne Maginot dans les secteur d’Aschbach, Stundwiller et Buhl.

La vraie guerre se déclencha le 10 mai, toutefois, aucun changement significatif ne se produisit sur le front du Palatinat du Sud. On connut encore une succession de petits incidents et une intensification des tirs d'artillerie français. C'est le 12 que les choses se corsèrent. La 246e Infanteriedivision partit à l'assaut du Maimont. Cette division était en grande partie constituée d'Autrichiens, son insigne représentait le dôme de la cathédrale St-Etienne ainsi que les vagues du Danube. Le sommet du massif du Maimont offrait un admirable champ de vision sur les localités et les positions allemandes. Les Français l'occupaient en permanence, l'avaient quelque peu fortifié et aménagé en observatoire avancé.

La 246e dut s'y prendre à trois fois pour enfin briser la résistance des Français, les pertes furent nombreuses, des deux côtés. Consécutivement à la perte du Maimont, les Français, jugeant leurs avant-postes trop exposés, les replièrent sur une ligne allant d'Obersteinbach à Sturtzelbronn.

Toujours le 15 mai, eut lieu l'assaut du rocher du Kappelstein. Les Français y avaient établi un avant-poste avec observatoire. Ce dernier avait été dynamité par un commando allemand le 15 mars, mais les Français y avaient maintenu leur position. C'est la 215e ID qui donna l'assaut aux Français qui furent surpris, mais qui se ressaisirent et qui offrirent une résistance qui se solda de leur part par une quinzaine de morts et 33 prisonniers. Pendant ce temps, l'artillerie allemande tira 1621 coups sur la position du Litschhof, auxquels l'artillerie française répliqua par un tir de 1160 coups.

C'est également dans la nuit du 13 au 14 mai que des éléments de la 246e ID attaquèrent le moulin St-Rémy, au sud-est de Wissembourg. Ce dernier avait été aménagé en avant-poste fortifié et avait été l'objet de plusieurs coups de main allemands. Cette fois-ci, les canots pneumatiques amenèrent les sections d'assaut par-dessus la Lauter. Les Français résistèrent farouchement, mais durent se retirer. Le moulin prit feu et fut détruit en partie, le reste sera dynamité par le génie.

C'est aussi à partir du 15 mai que prit forme l'opération "Waldleben" qui consista à avancer les positions allemandes de la 246 ID en territoire français. Les troupes de cette dernière franchirent donc la frontière pour s'établirent sur une ligne St-Rémy-Schleithal-Neewiller-Mothern-Munchouse. Il y eut de sérieux accrochages avec les Français mais ces derniers cédèrent assez rapidement du terrain.

117 wagons et une péniche-citerne abandonnés à Lauterbourg tombèrent entre les mains des Allemands.

Le 19 mai, la ville frontalière de Wissembourg et son faubourg Altenstadt tombèrent entre les mains des combattants de la 246e ID. Cela ne se fit pas sans mal car les troupes françaises qui étaient encerclées dans la forêt du Mundat et dans le Bruchwald se battirent comme des diables, jusqu'à la dernière cartouche. Sans compter les violentes contre-attaques françaises qui heureusement ne débouchèrent pas.

Ce furent de rudes journées, dont les succès furent éclipsés par ceux obtenus en Belgique et en Hollande. Toutefois, le général von Witzleben, commandant du secteur, émit un ordre du jour où il exprima aux troupes ses remerciements et sa satisfaction.

Pendant ce temps, l'artillerie française faisait feu de tous se tubes, concentrant ses feux sur les localités de Windhof, Schweigen, Rechtenbach, Schweighoffen, qui furent arrosées par plus de 1000 obus. Schweigen était en feu, plusieurs maisons furent détruites par l'incendie.

Le 17 mai, la ville de Rastatt fut bombardée par l'artillerie française, auquel l'artillerie allemande répondit en envoyant des obus sur Haguenau. Les Français pilonnèrent également les localités alsaciennes prises par les Allemands. Ils firent feu sur Wissembourg les 20 et 26 mai, sur Schleithal le 11 juin.

Le 26 mai, le pont enjambant la Lauter à hauteur de Salmbach fut touché de plein fouet. L'artillerie allemande répliqua en pilonnant les positions françaises du Geisberg. Le Geisberg, haut lieu de la guerre de 1870, était un promontoire qui avait une superbe vue sur Wissembourg et les premiers villages en terre allemande. Le monticule avait été abondamment fortifié et les artilleurs du fort de Schoenenbourg y avaient établi un observatoire avancé qui communiquait de précieux renseignements.

Il y eut aussi quelques attaques aériennes par l'aviation française. Le 25 mai, une compagnie sera prise sous le feu des armes de bord d'avions français à hauteur d'Oberotterbach. La même chose se produisit le 6 juin aux environs de Kapsweyer et de Schweighoffen. Le Palatinat sera aussi la cible de bombardiers français, mais peu de bombardements concernèrent le sud de la région. Par contre, les Français larguèrent plusieurs bombes sur la localité française de Schleithal, qui était occupée par les troupes allemandes.

Les 29 mai et 12 juin, eut lieu une réunion d'état-major à Bad Kreutznach. On y décida le soutien, pour les attaques sur la ligne Maginot, d'une escadre d'avions d'attaque au sol, le Kampfgeschwader 28, basé à Mannheim-Sandhoffen, ainsi que l'escadrille de reconnaissance 2(H)32 stationnée à Lachen-Speyerdorf.

Ensuite furent acheminées par voie ferrée deux mortiers de calibre 35 cm et 42 cm qui eurent pour mission principale de tirer sur la ligne Maginot, particulièrement sur l'ouvrage du Hochwald. Le déchargement eut lieu à Bundenthal puis à Schaidt pour la pièce de 42. Cette dernière sera acheminée, par la voie ferrée militaire ayant servi à la construction du Westwall, jusque dans le Wintzental, à proximité d'Oberotterbach. L'attaque de grande envergure se déclencha le 19 juin. Jusque là, l'avance des troupes allemandes n'avait pas été décisive, ces dernières en profitant pour ramener en terre française un maximum d'hommes et de matériels. Sans oublier la résistance des points d'appui édifiés en ligne en avant de la ligne Maginot.

Comme prévu, le puissant môle du Hochwald ne fut pas attaqué, la 215 ID perçant dans les basses Vosges, entre Mattstall et Windstein, pour ensuite amorcer un mouvement d'enveloppement du secteur.

Nous avons vu que la 246e ID avait franchi la frontière notamment du côté de Salmbach et de Scheibenhardt. Elle poussa en avant jusqu'à Seltz, puis son aile droite bifurqua vers l'ouest, pour attaquer entre autres le Geisberg. Malgré une farouche résistance des Français, ce dernier tomba le 21 juin. Le 24, les Allemands étaient à Riedseltz puis ils furent bloqués par les canons de la ligne Maginot.

Le 22, des éléments de la 246e ID attaquèrent les casemates de la ligne Maginot

dans le secteur d'Aschbach et d'Oberroedern. Ces assauts durèrent jusqu'au 24, mais ne furent pas couronnés de succès car le feu de la ligne Maginot empêchait toute progression. A cette même date, les éléments avancés de la 215 ID qui avaient contourné le secteur dans l'intention de faire la jonction avec la 246 ID furent bloqués à la sortie de Soultz-sous-Forêts.

Le 22 juin, le chef du gouvernement français, le maréchal Pétain, demanda à conclure un armistice. Le cessez-le-feu entra en vigueur le 25 juin, à 1h35 du matin (0h35 chez les Français).

Ainsi, le 25 juin 1940, la guerre était finie pour les habitants du Palatinat du Sud, mais nul ne pouvait alors imaginer comment les événements allaient évoluer. Cette région eut à subir de terribles bombardements à la fin de 1944 et au début de 1945, où les Américains s'en prirent au Westwall et les Français aux défenses du Bienwald ; il en résulta de très durs affrontements. Ce que ne savaient pas encore les habitants de la zone rouge, c'est qu'ils devront encore abandonner leurs foyers à deux reprises, lors d'évacuations forcées. Mais cela est une autre histoire.


Jean-Louis Burtscher - 2009

Sources :

Johannes Nosbüch dans "Damit es nicht vergessen wird" – Landau 1982.

René Rodolphe dans "Combats dans la ligne Maginot"

Société d'Histoire et d'archéologie du Ried Nord – annuaire 1991 –

1939-40 Combats sur la ligne Maginot



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