Hommes





LA VIE DANS LA LIGNE MAGINOT

 

Par Joseph MATHES

 

Ancien lieutenant, officier adjoint du SRI et chef du Corps franc

de l'ouvrage de Schoenenbourg

 

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La vie dans la ligne Maginot c'est telle que je l'ai vécue et connue alors que d'avril 1938 à septembre 1939 je faisais mon service militaire d'active à la CEO (Compagnie d'Equipages des Ouvrages) du 23e RIF (Régiment d'Infanterie de Forteresse) au camp de Drachenbronn, compagnie qui fournissait les éléments de garde des casemates allant de Birlenbach à Ingolsheim, ainsi que de l'Ouvrage du Schoenenbourg. De septembre 1939 à juillet 1940, je faisais partie de l'équipage de cet ouvrage, comme militaire du 22e R.I.F.

 

Cette vie était certes conditionnée par le milieu et les événements, mais je pense que, pour l'essentiel, elle se déroulait sur l'ensemble de la ligne Maginot du Nord-Est selon le même rythme.

 

 

L'ENTRAÎNEMENT AU COMBAT

 

C'était un combat autre que celui auquel le fantassin ou l'artilleur de campagne était habitué. Et, tous ceux qui furent affectés dans les régiments de forteresse dans les dernières années précédant la guerre durent réapprendre leur métier. On les entraînait à servir des armes nouvelles pour la plupart, tels jumelages de mitrailleuses, canons de 37 ou de 47 de marine pour les fantassins, jumelages de canons de 75 ou de 135 pour les artilleurs, à faire des exercices de tir fictifs, d'après des plans de tir préparés d'avance, à exécuter des occupations d'ouvrages et de casemates, à s'habituer à des séjours prolongés dans une atmosphère confinée, dans des chambrettes beaucoup moins confortables que les vastes casernements traditionnels.

 

Mais ce fut à force de leur faire franchir le plus rapidement possible (à pied naturellement) les distances qui séparaient le casernement de leur lieu de combat, de leur faire répéter les mêmes gestes pour manœuvrer le canon ou coulisser le jumelage, de leur faire démonter et remonter telle pièce, qu'ils acquirent les réflexes et les automatismes nécessaires pour manœuvrer leur armement au plus dur des journées de juin 1940.

 

Le Commandement tenait énormément à ce que les divers postes soient occupés par les mêmes hommes et ce essentiellement par les réservistes frontaliers qui constituaient les 3/4 de l'effectif total. Aussi, à la première occupation de la ligne Maginot, encore incomplète, en 1936, lors de la remilitarisation de la rive gauche du Rhin par Hitler, succédaient des convocations verticales, les exercices de tir et les occupations rapides des postes de combat. Très souvent les convocations s'étendaient du samedi au dimanche; la rencontre répétée des réservistes et des hommes de l'active contribuait beaucoup à une meilleure connaissance, à des rapprochements humains qui ne pouvaient qu'être positifs. Ainsi, en 1939, je fus envoyé dans toutes les communes de l'arrondissement de Wissembourg pour essayer de regrouper dans une amicale les réservistes affectés au Schoenenbourg ou au Hochwald, en vue de faciliter leur mobilisation.

 

Le fait qu'une bonne part des équipages était constituée d'hommes de l'active ou du contingent des disponibles, des hommes donc qui avaient déjà deux ans de fortification derrière eux lors de la mobilisation, contribuait grandement au bon fonctionnement de la machine fortifiée. Chacun savait d'avance ce qu'il aurait à faire en cas de conflit. Mai et juin 1940 ne trouvèrent point des hommes pris au dépourvu !

Si les hommes de troupe étaient donc astreints à un entraînement intensif, les officiers passaient une partie de leur temps à préparer des cartes de tir, à faire des coupes schématiques de toute la bande de terrain contrôlée par l'artillerie ou l'armement de l'infanterie pour déceler d'éventuels angles morts, etc... Souvent le chef de casemate auscultait ainsi lui même le terrain environnant et sondait les possibilités d'attaque et de riposte. Le Lt VIALLE, par exemple, écrira : «.., dès le temps de paix, et en particulier au cours d'exercices de cadres sur le terrain, l'attaque rapprochée des casemates avait été particulièrement étudiée. J'avais personnellement été chargé d'étudier l'attaque rapprochée de la casemate nord d'Oberroedern...» Le déroulement de l'attaque de sa casemate, en juin 40, s'est effectué exactement comme prévu !

 

Autre avantage de ces travaux cartographiques : ils servaient de base, après l'alerte de septembre 1938, pour organiser le terrain aux abords de la Ligne. On fit creuser des emplacements de FM (Fusils-mitrailleurs), de mitrailleuse, de canon de 25, etc. aux endroits non battus par les armes de forteresse, des emplacements fin prêts pour les troupes d'intervalles.

 

Un des soucis majeurs du commandement, du moins au début de la «drôle de guerre» a été l'entraînement de la troupe. C'était une chance pour la fortification, d'avoir des cadres rodés à cette besogne, notamment un corps de sous-officiers disciplinés, connaissant parfaitement leur métier. Je me souviens de l'adjudant-chef MORIN, chef de la casemate double d'Ingolsheim et du sergent-chef LORTHIOIR, du Bloc 1 du Schoenenbourg, au franc parler certes, mais combien consciencieux et efficaces durant les heures tragiques, et aussi du sergent-chef WALLIOR qui, affecté à l'ordonnance et au ravitaillement, fut volontaire pour se porter aux avants et servir un FM pour tirer contre les Stukas, dans un trou creusé à l'extérieur du Bloc.

 

Ils furent admirables, qu'ils soient de l'artillerie, du génie ou de l'infanterie. Je pense notamment à l'adjudant du 1er Génie qui, sous le commandement du capitaine STROH, assurait, de jour et de nuit, le bon fonctionnement des tourelles, dégageait sous les tirs de l'ennemi les cuirasses ou les bouches à feu pour permettre aux artilleurs d'accomplir leur mission.

Je ne parlerai pas des officiers qui furent sur la brèche 24 heures sur 24 au cours des dures journées décisives, car, contrairement aux hommes de troupe qui fonctionnaient par «quart», la relève des officiers n'était pas prévue - une lacune sans doute dans l'organisation des équipages !

 

 

LA VALEUR TECHNIQUE DES FORTIFICATIONS

 

Le colonel STROH écrit à ce sujet : «Emerveillons-nous du matériel d'abord et aussi de la manière dont il a été mis en œuvre, dans l'abominable humidité de nos souterrains en été, de nos tourelles en hiver. Nous ne penserons jamais assez aux techniciens valeureux qui vivaient avec leurs lignes, leurs tableaux, leurs appareils, les vérifiaient et les entretenaient chaque jour et qui, au moment des combats, sont intervenus pour réparer et assurer autant que possible la continuité de leur capacité de feu. »

 

L'entretien et le bon état des armes et des armements étaient le souci constant de nos chefs. Que de journées entières nous passions déjà avant guerre à vérifier, pièce par pièce, les cartouches ou les obus, à graisser les pièces mobiles, à nettoyer, à ranger, caisse par caisse, les munitions et à tenir minutieusement des inventaires. De nouvelles craintes vinrent durant la guerre : on craignait des sabotages au niveau de la fabrication.

Les munitions de l'infanterie, par exemple, furent essayées au stand de tir du Camp de Drachenbronn. Quant a l'artillerie, le seul accident qui survint au Schoenenbourg fut cette explosion d'un obus dans la culasse d'un 120 de Bange, explosion qui causa la mort d'un artilleur et en blessa huit autres. On craignait là aussi un sabotage. Ces cas furent néanmoins très rares et n'entravèrent en rien le déroulement de ce qui devait arriver plus tard.

 

Nos équipages ont connu l'aventure la plus dangereuse pour le moral des combattants, à savoir cette fameuse «drôle de guerre», où une certaine inaction, mêlée à une diffusion sournoise et continue de nouvelles et de bruits les plus divers aurait pu entraîner un relâchement de la discipline et une démoralisation de la troupe.

 

Le maintien de la discipline et la confiance dans nos armes furent pourtant sauvegardés grâce à l'action des chefs. Ce fut, en ce qui concerne Schoenenbourg, le mérite du Commandant REYNIER. Il a su gagner la confiance des hommes et a assumé ses responsabilités à tout moment. Mais surtout il savait écouter, il avait l'œil à tout et fut présent au moment décisif à l'endroit où il fallait! Nous reparlerons de lui plus loin. Vieux baroudeur, ancien du Maroc et du Levant, il savait, d'un geste et de sa voix rauque, rétablir une situation compromise.

 

Le Colonel STROH a signalé dans une publication récente, intitulée «En fortification, le passé éclaire-t-il l'avenir ?», que nos hommes, certes, ont connu des défaillances et ceci au premier bombardement que subit l'ouvrage. Non habitué au vacarme entraîné par le bombardement par gros calibre et surpris par les vibrations du béton et des chutes de gravier et de poussière à l'intérieur, l'équipage du Bloc 6, par exemple, s'était réfugié au bas du bloc, dans le sas.

 

Un mot du Commandant, présent comme par hasard, suffit pour faire remonter tout l'équipage au poste de combat et de participer aussitôt à la riposte. Ce ne fut certainement pas un cas isolé. Le Lt VIALLE, dont la casemate nord d'Oberroedern fut particulièrement prise à partie par l'ennemi à partir du 19 juin, signale aussi: ... «Au courant de l'après-midi du 20 juin, une bombe tombe au but, entraînant une secousse formidable. Plus de lumière. Tout est renversé à l'intérieur. Poussière de béton. Quelques cris. Bousculade générale... les hommes se heurtent en paniquant pour gagner l'étage inférieur en mettant leur masque à gaz. Je grimpe sur mon lit. Je fais l'appel. Ensemble nous poussons une Marseillaise et je donne l'ordre «Tout le monde en haut !»...et la casemate résista et fut décorée de la Croix de guerre.». Le lieutenant fut cité, lui aussi.

 

La «fuite» des combattants pourrait surprendre. Il leur faut une placidité ou une force d'âme peu commune pour résister à la tentation de descendre l'escalier... tirons-en la leçon, dira le colonel STROH : « Ne manquez pas une occasion, dès le temps de paix, pour vous entraîner dans l'ambiance du combat en séjournant dans des casemates sur lesquelles, pour vous aguerrir, vous demanderez à vos camarades artilleurs d'expédier de gros projectiles ». Expérience qui malheureusement manquait totalement dans l'entraînement de nos équipes en temps de paix.

 

La vraie guerre n'a duré dans le secteur du Hochwald-Schoenenbourg que quelques jours, du 14 au 24 juin exactement. Mais très vite nos hommes étaient aguerris. Ceux des Blocs les plus exposés aux coups de butoir de l'ennemi restaient à leur poste, malgré les coups au but de l'aviation et de l'artillerie allemandes. Les hommes du Bloc 1 se portaient même volontaires pour assurer de l'extérieur, avec des moyens de fortune, la DCA dont on manquait si cruellement. Comme armes de DCA on utilisait le traditionnel FM et le fusil tout simplement, c'est dire que le moral était à toute épreuve !

 

 

LE MORAL DE LA TROUPE

 

Ce fut le moral qui a permis à l'équipage de vivre la «drôle de guerre», puis, à vaincre la peur et à remplir sa mission. Le moral de la troupe n'est jamais évident. Il se forge. Des mesures adéquates y contribuent et c'est naturellement le rôle des chefs de le créer et de le maintenir. Voyons, à travers différentes circonstances, la manière du Commandant REYNIER de gagner la confiance de ses hommes et de les préparer à la mission qui leur était confiée. Il était d'origine limousine, son père était boucher. «Il eût fait un bon boucher, dira de lui le Colonel STROH, il a été un excellent militaire. Ne jouons pas sur les mots : il n'aurait jamais été un boucher d'hommes, dont il ménageait avec délicatesse les peines matérielles et morales.»

 

Parti à la guerre de 1914 comme sous-officier de cavalerie, il la termina comme capitaine d'infanterie et continua sa carrière militaire sur les Théâtres d'Opérations Extérieures qui lui valurent plus de deux douzaines de décorations, dont la Médaille Militaire. Son abord était plutôt rude, et pourtant il était paternel. Il se plaisait dans son personnage d'ancien sous-officier, dont il avait gardé le parler franc et caustique. Par son expérience des guerres coloniales il connaissait l'importance du renseignement et savait mieux que quiconque profiter de tout et de tous pour se renseigner. Personnellement, on ne recevait aucune information sur l'ambiance, sur le moral de la troupe ; on ne savait même pas quel temps il faisait au dehors. Lui, il savait. Il considérait le renseignement comme la résultante d'une circulation intense de nouvelles, à laquelle chacun collaborait et apportait honnêtement ce qu'il apprenait, en sachant que c'était nécessaire à la mission commune.

 

Aussi fut-il l'un des premiers à créer un Corps Franc, le meilleur moyen, selon lui, pour surveiller et de se renseigner. Composé de volontaires, essentiellement parisiens et vosgiens, il était à la disposition permanente du Commandant et s'installa, pour être tout près du PCO, dans le garage avant. Les hommes étaient équipés d'une tenue de combat spéciale et armés d'un révolver, de grenades offensives et d'un poignard. Après une période d'entraînement intensif dans le bois et aux abords du Oberhof, le corps franc sortira presque chaque nuit pour empêcher une infiltration éventuelle de parachutistes ou de fantassins ennemis.

 

Sa première sortie a eu lieu dans la nuit du 17 mai. Les sorties s'effectuaient par les portes de secours des Blocs 1 et 6 et furent signalées préalablement à tous les guetteurs et chefs de Bloc. Le Commandant sera présent personnellement à chaque retour pour prendre connaissance des compte rendus et de l'état des hommes. Souvent il leur faisait servir au retour une boisson, attention particulièrement appréciée.

Lorsque le cordon ennemi se rapprochera de l'ouvrage, le corps franc installera un Poste d'Observation extérieur, face au Dieffenbacherhof. C'est installé dans ce P.O. que le corps franc sera témoin, dans la nuit du 10 au 11 juin, du spectacle grandiose et insolite du feu d'artifice embrasant l'horizon, depuis Wissembourg jusqu'au Rhin et du feu roulant de toute notre artillerie, manière de «fêter» ou de «riposter» à l'entrée en guerre de l'Italie.

 

C'est également le corps franc qui fera la défense rapprochée, tous azimuts, à partir de la mi-juin, lorsque l'on procèdera à des abattis à l'arrière des Blocs 7 et 8. C'est encore lui qui enlèvera le champ de mines posé aux avants, au-delà du champ de rails, à partir du 27 juin. Son rôle ne se serait certainement pas borné à ces seules missions si la guerre avait pris d'autres dimensions. En effet, le 20 mai, l'ouvrage fut doté de 3 chars F.T. pour soutenir le corps franc dans ses actions de nettoyage. Ils furent installés à l'entrée du Bloc 7. Ils n'entreront jamais en action, car ils seront retirés lorsque partiront les troupes d'intervalles.

 

Des sources de renseignements, notre Commandant en avait d'autres, moins orthodoxes, mais tout aussi efficaces. La buvette était un de ces centres de renseignements. Il avait placé à sa tête un restaurateur du proche village de Schoenenbourg, qui avait tous les loisirs pour sortir, aller et venir, soi-disant pour ravitailler son bazar. C'était un homme de confiance, comme il en avait d'autres, des Alsaciens avec qui il était allé à la chasse en temps de paix ! Certains furent chargés de l'étable, installée sur ses ordres dans le casernement tout proche. Il y avait là des vaches qui avaient échappé à l'évacuation; elles livreront du lait frais à l'ordinaire et à la popote.

 

Ces Alsaciens, pour la plupart âgés d'une trentaine d'années, mariés, originaires de ces villages évacués que l'on apercevait à travers les créneaux des cloches de guet, le Commandant les appréciait particulièrement et les autorisait, sans faire d'histoires, à se rendre chez eux pour ramener encore quelques couvertures ou quelques souvenirs qu'ils emporteront lors de la première permission en Haute-Vienne. Le commandant autorisait même une douzaine d'hommes d'Ingolsheim à distiller tout le schnaps du village, d'octobre à décembre et leur racheta le précieux liquide qui fut stocké à l'infirmerie et conservé là jusqu'à l'armistice.

 

 

LA VIE MATERIELLE DE L'OUVRAGE

 

S'il est un élément important pour le moral de la troupe, c'est bien sa vie matérielle. Aussi, rien n'avait été négligé pour rendre la vie dans le «trou» aussi confortable que possible. Certes, les chambrées ou la cuisine, ou les sanitaires, telles qu'elles apparaissent aujourd'hui, peuvent paraître ridiculement primitives, mais à l'époque, replacées dans le contexte environnant, elles étaient un modèle du genre et jugées, surtout par les visiteurs de passage, très confortables. Qu'avaient-ils donc à leur disposition, ces hommes de la Ligne Maginot ? Des chambres où l'on couchait presque côte à côte ! Peu de place pour ranger les effets personnels ! Peu de place aussi pour s'asseoir et pour manger. Le nombre de lits était insuffisant. Pour loger son personnel de bureau, le Commandant fit installer, dans les couloirs du PC, des hamacs où l'on dormait tant bien que mal ! Dans un rapport, le Commandant comparait ces pièces à des taudis.

Pour les menus divertissements on avait installé une sorte de cantine dans un blockhaus, au bas du Bloc 7. On y trouvait de tout, depuis la crème. à raser jusqu'au briquet et la carte postale. Plus tard, il y aura la salle faisant fonction de Foyer, où l'on pouvait jouer aux cartes, boire sa cannette de bière avec ses copains ou écrire une lettre. Mais chacun se rendait compte qu'on était mieux loti que les camarades des troupes d'intervalles, qui, eux, souffraient du froid cet hiver-là et vivaient dans des abris inconfortables, faits de rondins et de terre. Nous possédions une cuisine moderne avec cuisinières électriques et machine à moudre le café, une friteuse, une machine à peler les patates. Nous avions même une chambre froide récupérée dans une boucherie du no man's land !

 

Le «quart de repos» prenait la soupe à la caserne; ceux des Blocs avant furent ravitaillés par le petit train à voie de 60 et mangeaient dans la chambre de tir ou dans leur chambre de repos, près de l'armement. ...Voilà le cadre de vie de ceux de la Ligne Maginot. Les «étrangers», c'est-à-dire les visiteurs de passage repartaient, éblouis par la lumière, par l'ordre et la discipline, frappés par le bruit des moteurs. Même Winston CHURCHILL qui était venu passer deux heures à l'ouvrage du Hochwald repartit, émerveillé et radieux, emportant comme fétiche l'insigne des ouvrages : «On ne passe pas !». La presse parisienne était friande de nouvelles de la Ligne Maginot. Elles sont tellement rassurantes !

Roland d'ORGELES, lui aussi «hôte du Hochwald», en rapporte quelques souvenirs: «En plein bombardement, quand les pièces cinglent d'une représaille les positions allemandes, il faut se trouver sous la coupole ou même dans les parages pour savoir qu'on tire. Au fond, on n'entend rien. ainsi comme le déjeuner se prolongeait, je m'informai curieusement : «C'est pour quelle heure ce réglage ? Un officier, amusé, me renseigna: «Nous tirons depuis un quart d'heure, ça va être terminé. »- Autre impression, après une nuit passée dans les dessous : «Le tintamarre qui m'a réveillé reprend de plus belle. J'enfile mes bottes et vais voir. C'est la corvée de café qui emporte par le train ses marmites fumantes. Bientôt les ventilateurs commenceront à ronfler, puis les ramasseurs de poubelles se mettront à jongler avec leurs ustensiles. Dans ces galeries où des pancartes, de loin en loin, recommandent: «Silence!», le vacarme est de rigueur. Bruits de godillots. Appels. Sifflets. Il n'y a que le canon qu'on n'entend jamais. Le tintement du petit train rappelle le timbre des tramways et la petite ville souterraine s'éveille à son signal. - Tiens, le premier métro !«...

 

Je ne me souviens pas que la troupe se soit plainte du menu au Schoenenbourg, le ravitaillement en vivres frais fonctionnait normalement jusqu'à la mi-juin. Seul le pain frais vint alors à manquer. Par contre on connaissait la bombance aux jours de fête. La ferme, installée à l'extérieur, fournissait poules et pintades, cochonnailles et lait frais. Un veau qui s'égarait de temps en temps dans les barbelés était une cible privilégiée pour nos guetteurs de cloche et permettait de préparer mainte grillade non inscrite au menu.

Le Théâtre aux Armées fit son apparition : le spectacle eut lieu au garage avant, près du P.C. Il y avait aussi une chorale qui participait au culte le dimanche matin, au pied du Bloc 3, dans une chapelle improvisée.

 

Je me souviendrai éternellement de la fête de Noël 1939. Au dehors, la vie semblait s'immobiliser dans l'épaisse couche de neige durcie par le froid intense. De minces filets de fumée montaient des abris, où se terraient les troupes d'intervalles. On les plaignait, les camarades de l'extérieur, et l'on appréciait encore davantage ce soir là la sécurité, la chaleur, la vie communautaire. La majorité de l'équipage était présente à la messe de minuit, célébrée dans une soute à munitions vide du Bloc4. L'émotion était grande. Le «Stille Nacht / Douce Nuit, Sainte Nuit», chanté d'une voix tremblante se répercutait dans les galeries. Puis ce fut le réveillon, pour les uns, dans les chambres de tir, d'où les guetteurs continuaient à jeter un regard dans la nuit étincelante, pour les autres dans le garage du Bloc 7, où de longues files de tables couvertes de nappes blanches offraient toutes les victuailles que le Père Noël avait pu rapporter de Haguenau, notre centre de ravitaillement. Au milieu du garage, un sapin, décoré de boules et illuminé de guirlandes maintenait la tradition des Noëls alsaciens. Et, certainement dans la plupart des esprits, on était au loin, chez les siens, En Haute-Vienne, en Dordogne, en Haute-Savoie, à Paris ou ailleurs.

 

Il fallait à ces hommes déracinés et inquiets des mots de réconfort ! Le pasteur BACHMANN, aumônier militaire de l'ouvrage du Hochwald, l'avait bien compris. I1 plaça son sermon de minuit, le 24 décembre 1939 sous le thème: «Brücken schlagen !«(Jeter

des ponts). Le sermon était en allemand, les mots étaient simples et courageux, et combien prophétiques !

 

Il y avait naturellement des moments d'inaction, le soir, par exemple, dans les blocs avant, ou à l'arrière, au casernement. Moments de silence ou de franche camaraderie. Les uns jouaient à la belote, d'autres sculptaient des cannes dans des bâtons coupés dans la forêt d'au-dessus, quelques-uns qui avaient jadis servi dans la Marine reconstituaient de fragiles voiliers aux mâts rabattables qu'ils introduisaient ensuite dans des bouteilles. Des souvenirs qu'on rapportait aux siens, à la prochaine permission.

 

Les soldats de la Ligne Maginot écrivaient beaucoup. Les lettres étaient ce fil ténu qui s'en allait au loin. Grâce à elles, on se sentait moins seul et moins coupé du monde. Certains s'essayaient à la poésie. Pourquoi pas ? Le Bulletin de l'Amicale des Anciens du G.A.F.L (1946) publie un de cès textes nés sous terre, au Hochwald, et intitulé « 1er mai 1940»

 

La forêt fait sa toilette

Et, sur sa robe coquette,

Voici poindre les clochettes,

Doux souvenirs de nos beaux jours,

Parfums des prés, bouquets d'amour,

En notre cœur venez y vivre,

A cet appel qui nous enivre,

Promenades, fol abandon,

Le brin de fleurette au guidon !

C'est le sourire du Dimanche

Où se froissa la robe blanche

Et le prénom que l'on aimait !

 

Gai, Gai, joli Mai !

C'est la fête du muguet !

 

Qui donc a parlé de guerre ?

Certes, nous n'y songeons guère,

Car le fusil le plus ardent

Se promène, la fleur aux dents.

La mitrailleuse qui bourdonne

Se refuse à viser personne,

Trouvant à son goût bien meilleur

D'aimer un fusil-mitrailleur.

Et, saoulé d'air, le périscope

Tournant sur lui, tombe en syncope,

Oubliant jusqu'à son guet.

 

Gai, Gai, Joli Mai !

C'est le fête du muguet.»

 

Il y avait aussi des artistes qui s'amusaient à égayer des pans de béton en y peignant des scènes de contes, ou l'adjudant du quartier, ou la femme de leurs rêves. Fresques souvent naïves mais toujours amusantes et originales, œuvres hélas anonymes qui se révèlent aujourd'hui, au demi-siècle après leur création, d'une ahurissante beauté. «La mémoire des forts», selon Alain HOHNADEL et Jean-Louis GOBY qui en ont fait l'inventaire dans un ouvrage récent: Un musée d'art contemporain que les bénévoles de l'AALMA (Association des Amis de la Ligne Maginot d'Alsace) se sont employés à sauver de la moisissure et de l'oubli, au Schoenenbourg.

La vie, pendant ces longs mois de la «drôle de guerre», c'était aussi les permissions qui, pour la plupart de nos réservistes étaient une vraie aventure. La plupart parlaient mal le français ; beaucoup n'avaient encore jamais franchi les Vosges. Et les voilà lancés dans le train, à la découverte d'une France qui leur paraissait bien différente de leur Alsace. Et puis il y avait cette foule de nouvelles qui filtraient à l'intérieur de l'ouvrage, souvent contradictoires, faites de renseignements officiels et de propagande étrangère, car la frontière était proche. On se racontait que les Stosstrupps allemands posaient des pièges dans les maisons isolées le long de la frontière ; on se répétait les slogans dont ils inondaient le front à l'aide de haut-parleurs crachant leurs nouvelles insidieuses.

 

Nos soldats, paysans pour la plupart, songeaient à leur vie d'antan. Toute cette campagne abandonnée leur faisait mal au cœur. Aussi, la décision du Commandement de faire cultiver les champs derrière la Ligne fut-elle bien accueillie. On vit donc des attelages de l'armée tirant la charrue et des paysans coiffés du calot ou du casque jeter le grain au sillon. Drôle de guerre, où des cages à lapins étaient installées à deux pas des soutes à grenades des casemates, où l'on tuait en pleine nature le cochon engraissé par son ancien propriétaire devenu soldat dans la casemate voisine, scènes de vie si bien évoquées dans le film «Un balcon en forêt» de Michel Mitrani, tourné en 1979.

 

Ces divertissements permettaient de mieux supporter la vie monotone, partagée entre les séances d'entretien et des exercices de tir, entre les corvées d'intérieur et les périodes de repos (casernement). Mais ce train de vie ne fut pas sans danger pour la condition physique et morale des combattants. Le manque d'exercices physiques réguliers, ainsi que le séjour prolongé dans l'air confiné des dessous amollissaient le corps.

Point étonnant donc si, lors du départ forcé, le 1er juillet 1940, des quelques 600 hommes du Schoenenbourg pour rejoindre le camp de prisonniers à Haguenau, par une journée particulièrement chaude, on en vit tomber le long de la route, dans l'impossibilité de continuer la marche. Ils furent chargés sur des camions allemands, et leurs convoyeurs assistaient, narquois, à cet état lamentable. Ils ne pouvaient savoir que ces hommes avaient vécu l'enfer pendant des semaines ! Ils avaient supporté toutes les fatigues et tensions de la guerre mais furent victimes de la chaleur d'un jour, faute d'avoir vécu à l'air libre.

 

Le Commandant s'était très vite rendu compte de l'effet néfaste de cette vie souterraine. Aussi, les mesures prises, dès fin septembre 1939 furent-elles unanimement appréciées : séjour de 8 jours de repos au Camp d'Oberhoffen près de Haguenau. Séjour assez difficile au début, vu que le Commandant de la Place de Haguenau n'avait absolument rien prévu pour occuper ces hommes. Après quelque temps de flottement, ceux-ci furent affectés à la garde du Camp (défense antiaérienne, etc.), mission salutaire qui raffermit la discipline. A partir du printemps 1940, les déplacements à Oberhoffen furent supprimés et les hommes couchèrent à tour de rôle dans les casernements extérieurs à l'Ouvrage, entièrement neufs, prévus pour accueillir, en temps de paix, l'équipage. Ces casernements étaient prêts pour septembre 1939. La guerre les rendit inutiles. Les séjours furent d'ailleurs supprimés lorsque l'ennemi se mit à bombarder l'Ouvrage.

 

 

ILS N'ONT PAS PASSE

 

Les événements de juin 1940 seront comme le point d'orgue de cette vie menée en termite, au fond d'un ouvrage ou d'une casemate, vie marquée par une attente continuelle. Attente de quoi au juste ? Nul ne le savait. Le réveil fut brutal et le désarroi parmi certains de nos chefs fut bien grand, sinon ils n'auraient pas proposé de faire sauter la Ligne Maginot et de retirer les troupes avec armes et bagages. On parla de sortir les charrettes abandonnées dans les fermes pour y installer les fûts des canons. Heureusement que le bon sens de nos chefs directs, en l'occurrence le Lieutenant-colonel SCHWARTZ, le Chef de bataillon REYNIER, les Capitaines CORTASSE, KIEFFER et STROH, réunis en une sorte de conseil de guerre à l'Ouvrage du Schoenenbourg le 14 juin à 14 heures, l'emporta. Ils décidèrent de remplir la mission confiée aux troupes de forteresse jusqu'au bout: rester sur place coûte que coûte.

 

Les événements qui suivirent leur donneront raison, au grand étonnement des envoyés du Haut Commandement Français qui, au lendemain de l'armistice, virent flotter de Lembach à Fort-Louis, pardessus les crêtes du Hochwald, une multitude de drapeaux tricolores signifiant que là, dans cette zone de combat, l'ennemi n'avait point passé! Ceux de la Ligne Maginot avaient rempli leur mission, fidèles à leur devise: «On ne passe pas!»




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