Hommes





Témoignage de M. Joseph MATHES

 

LES CONVICTIONS DU COMMANDANT REYNIER

 

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Le commandant Reynier avait été affecté le 9 mai 1937 au 23e RIF à Drachenbronn. Il eut la charge de l'ouvrage de Schoenenbourg, dernier maillon de la Ligne Maginot doté d'artillerie sur le front du Nord-Est. Il était né en 1890 dans la région de Limoges, issu du peuple rural limousin dont il avait la santé robuste, le franc-parler et la solidité des convictions. Engagé à l'âge de 18 ans au 20e Dragons à Limoges, il opta, dès le début de la guerre 14-18 pour l'infanterie. Nommé sous-lieutenant en 1915, capitaine, en 1919, il avait été décoré de la Médaille militaire, de la Légion d'honneur et cité sept fois. Au lendemain de la guerre, il fut affecté en Rhénanie et dans la Ruhr, puis au Levant où il a séjourné quatre ans.

 

Tel est l'homme qui a commandé le Schœnenbourg. La mobilisation, en 1939, s'y est effectuée sans heurt. L'équipage de l'ouvrage comptait près de 600 hommes : le commandant les connaissait tous personnellement, s'intéressait à leurs familles, partageait leurs soucis. Sa propre famille, installée au camp de Drachenbronn, a partagé le sort des réfugiés. Le commandant était donc au courant du gaspillage, du gâchis et du pillage, résultats de l'abandon rapide des villages de la zone frontalière. Point étonnant donc qu'il fit boucler par ex. portes et volets des maisons d'Ingolsheim, qu'il autorisait individuellement les permissionnaires à rentrer chez eux, avant le départ, pour emporter quelques effets personnels ou souvenirs pour les leurs, évacués en Haute-Vienne. Il fit installer au casernement extérieur une véritable ferme où des réservistes de Schœnenbourg ou de Birlenbach s'occupaient du cheptel laissé à l'abandon au moment de l'évacuation. Des soldats originaires d'Ingolsheim furent chargés de distiller les quetsches et les mirabelles remplissant les tonneaux dans les caves abandonnées. Point de favoritisme, mais utilisation des talents de chacun...

 

Le grand souci du commandant était pourtant autre: parfaire l'entraînement militaire et maintenir l'équipage en constant état d'alerte! «S'enterrer sous les ruines de l'ouvrage plutôt que se rendre!»

Telle était la règle inscrite au bas d'un tableau naïf accroché au mess, au-dessus de la chaise du commandant ! Une devise qu'il était prêt à appliquer, suite au conseil de guerre tenu au Schoenenbourg le 14 juin et auquel avaient également pris part le Lt-colonel Schwartz, commandant du SFH, le Lt-colonel Miconnet, commandant du Hochwald et les capitaines Cortasse, Kieffer et Stroh du Schoenenbourg. Ils passèrent tous outre à l'ordre du haut-commandant français d'abandonner la ligne Maginot et de faire sauter les ouvrages! On restera donc sur la position et on la défendra coûte que coûte, fidèle à la devise: «On ne passe pas»!

 

Le mois de juin fut dur pour le Schoenenbourg; L'ouvrage dégarni de ses appuis extérieurs et notamment de la DCA fut la proie facile des Stukas. Mais ni l'artillerie lourde,

ni l'aviation adverses n'en viendront à bout. Le commandant est partout, remontant le moral de sa troupe, vérifiant l'exécution de ses ordres, contrôlant l'efficacité des armes. Reynier, le fantassin, c'était le chasseur à l'affût, décidant de sa propre initiative la riposte. D'où d'ailleurs une certaine animosité entre lui et le chef d'escadron Rodolphe, officier méthodique et autoritaire, qui prétendait centraliser au Hochwald l'action des tourelles du Four-à-Chaux, du Hochwald et du Schoenenbourg. Le Lt-colonel Schwartz a surnommé Reynier, le «Reynal du Schœnenbourg» ! Ses supérieurs, en 1914-18, l'avaient baptisé «l'as du régiment». Les Allemands en 1941, l'ont qualifié «d'énergique combattant à la mode allemande... !»

 

Le sort de la guerre a voulu que Reynier connaisse la plus grande humiliation de sa vie: l'obligation de rendre son ouvrage à l'adversaire, le 1er juillet 1940, et ce, sans avoir été vaincu ! C'est sur la route qui dorénavant porte son nom qu'il a passé en revue, les larmes aux yeux, son équipage d'ouvrage au complet et qui s'en alla déposer les armes individuelles au carrefour ouest du village de Schoenenbourg pour se rendre, en une longue marche pénible, au camp d'internement à Haguenau.

 

Le commandant Reynier partagea le sort de la plupart de ses soldats. Il rentra de captivité en 1945. Il s'éteignit en 1960 à Epinal. Il était revenu plusieurs fois, auparavant, dans la région, à Hunspach notamment, où le liaient de solides amitiés. Le lambeau de drapeau qu'il avait réussi à sauver et à dissimuler pendant les années de captivité, il l'a emporté dans sa tombe. Quant à son souvenir, il est resté vivant dans le coeur de ses soldats dont certains reviennent chaque année, à pareille époque, au lieu même où ils ont vécu avec lui une page exaltante de leur vie!

 

Juin 1993




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