Hommes





Témoignage du lieutenant Joseph MATHES

 

NOEL 1939 A L'OUVRAGE DE SCHOENENBOURG

 

 

Premier Noël de guerre! La vie semble s'immobiliser sous l'épaisse couche de neige durcie par le froid intense.

 

La campagne au-delà du réseau de rails, en direction des crêtes du Schafbusch qui barrent l'horizon, est d'un blanc immaculé qu'aucune vie ne trouble. Les toits du village d'Ingolsheim tout proche, où aucune cheminée ne fume, semblent morts. Seuls signes de vie, de minces filets de fumée blanche qui montent des abris où se terrent les troupes d'intervalle. De-ci, de-là, les corvées obligatoires ont gravé dans la neige profonde les traces de fantassins aux pieds chaussés de vastes bottes ou emmitouflés dans de la laine...

 

Pas un bruit ! Après de timides canonnades, début décembre, et de rares rafales de mitrailleuses, le calme semble revenu. On vit sur le qui-vive et l'on rêve. Deux armées qui se font face mais qui se taisent...

 

L'animation est d'autant plus grande dans le ventre de la terre. Il s'agit en effet de fêter Noël et d'oublier le présent. Si depuis deux ou trois semaines le rythme naissant des permissions a suscité un grand émoi et favorisé un certain nombre de réservistes pères de famille, la grande majorité de l'équipage est présent et fêtera Noël au front. Notre ouvrage ne connaîtra pas la gloire du cinéma qui s'est emparé de !a fête du Hochwald pour la diffuser dans le pays entier. Notre fête sera d'autant plus intime, mais non moins intense.

 

Depuis des semaines, les gérants des mess et de la cantine, dont le caporal SCHRAMM de Schoenenbourg, font preuve d'ingéniosité pour parfaire leur approvisionnement ...  lls reviennent de Haguenau avec des cargaisons d'huîtres, de dindons, de mandarines, de bouteilles. La caserne, à l'extérieur, dans la forêt, où sur l'initiative du commandant REYNIER, des gars d'Ingolsheim et de Schoenenbourg entretiennent toute une basse- cour et une étable, fournira les compléments. Le réveillon de Noël ne manquera donc de victuailles...

 

Tout aura été fait pour que les hommes pour oublient pour quelques heures le tragique de l'heure des foyers abandonnés, des familles évacuées, L'incertitude de la guerre...

 

Après le passage des visiteurs de la 36e, puis de la 43e division, qui tous veulent profiter de leur séjour dans le secteur pour se rendre compte des conditions de combat dans la Ligne Maginot, le calme est revenu à l'ouvrage. Pendant que dehors il règne un froid de - 20°, les hommes qui ne sont pas de permanence aux postes de combat viennent, sans distinction de confession, à la messe de minuit dans une soute à munitions vide du bloc 4.

 

L'émotion est grande. Les chants exécutés par la chorale improvisée et repris en choeur emplissent les voûtes et se répercutent jusque dans les galeries et jusqu'au P.C.

Puis c'est le réveillon qui nous attend, pour les uns dans les chambres de tir et les cloches d'où les guetteurs continuent à jeter un regard quelque peu humide dans la nuit étincelante ; pour l'immense majorité, au garage du bloc 7 où de longues files de tables couvertes de nappes blanches offrent en victuailles tout ce que le Noël traditionnel peut offrir à une époque où les restrictions, n'existent encore guère.

 

Au milieu du garage, un sapin haut de plusieurs mètres, décoré de boules multicolores et illuminé de guirlandes donne à ce hall en béton une ambiance chaude.

 

Les officiers et le commandant en tête ont rejoint les hommes. Mais malgré le bruit des verres qui s'entrechoquent, des rires qui fusent, des chants qui s'enchaînent, les pensées sont ailleurs .... Après le «Minuit Chrétien, c'est finalement le «Stille Nacht» chanté par des centaines de voix d'hommes qui monte vers le ciel pour aller rejoindre le "Stille Nacht" chanté à des centaines de kilomètres avec la même ferveur, dans les villages de l'arrière et les hameaux de la Haute-Vienne...,

 

Vers quatre heures du matin, la fête cessera. Et bientôt ne résonneront plus dans les galeries que les pas de l'officier de ronde ou ceux des hommes qui prendront la relève.

 

Signalons qu'à cette époque le pasteur Frédéric BACHMANN remplissait les fonctions d'aumônier protestant à l'ouvrage du Hochwald. C'est lui qui a célébré le culte de Noël au Hochwald pour des soldats dont la langue «d'église» était l'allemand. Le pasteur Bachmann conserve encore aujourd'hui le sermon qu'il prononça à cette occasion.

 




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