Hommes





Témoignage du capitaine Pierre STROH

 

LE GENIE D'UN OUVRAGE DE FORTERESSE

 

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Le corps des sous-officiers électromécaniciens du génie

 

La valeur d'une fortification dépend de sa conception, certes, mais aussi de son personnel et de la valeur dont elle est commandée ; nous réservant d'évoquer le commandement séparément, nous parlerons ici du personnel en disant quelques mots du plus remarquable parmi ceux du génie.

 

Lorsque nous la visitons cinquante ans après, la fortif nous paraît d'une technique rustique, plus robuste que ce qui se fait maintenant, mais aussi plus rudimentaire ; ne nous trompons pas, sa mise en œuvre nécessitait du savoir et sa simplicité était une marque de perfection. L'énergie électrique, apportée du réseau public ou produite sur place entraînait les monte-charges, les appareils de manutention et de transport, les ventilateurs, les tourelles, chauffait la cuisine, alimentait un réseau d'éclairage qui, pour être à des normes plus économes que celles qu'aujourd'hui, était ramifié dans tous les locaux. Dans un domaine voisin, les réseaux radio et fil, également aux normes d'alors, étaient exploités par des spécialistes des transmissions au statut identique à ceux dont nous rappelons ici les qualités et le dévouement.

 

Emerveillons-nous de la qualité du matériel d'abord, et aussi de la manière dont il a été mis en œuvre dans l'abominable humidité de nos souterrains en été, de nos tourelles en hiver. Nous ne penserons jamais assez aux techniciens valeureux et modestes qui vivaient avec leurs lignes, leurs tableaux, leurs appareils, les vérifiaient et les entretenaient chaque jour et qui, au moment des combats, sont intervenus pour réparer les armes et assurer autant que possible la continuité de leur capacité de feu.

 

Les spécialistes EM n'étaient pas seuls, chaque matériel était sous la responsabilité directe par le rôle, dont beaucoup, ouvriers du génie ou affectés spéciaux étaient des ouvriers qualifiés ; mais rien ne se faisait sans les sous-officiers spécialistes, leur responsabilité s'étendant à tout ce qui était mécanique, y compris les tourelles et les supports d'armes d'infanterie, y compris les filtres à air, y compris l'alimentation en eau. Ces hommes aimaient leurs machines et leur étaient dévoués.

 

Comme dans toute installation, il n'y a pas de mystère, le fonctionnement repose sur :

 

- la rédaction et le perfectionnement des notices, consignes et règlements pour lesquels l'expérience des matériels et  de leurs incidents est indispensable.,

- l'organisation et l'ordre dans les rechanges et l'outillage,

- la discipline d'application des textes et de formation des personnels pour qu'il y ait constamment un homme idoine dans chaque poste,

- le présence d'esprit pour trouver au plus tôt la solution aux incidents et le remède aux dommages du combat,

- le calme et la maîtrise de soi dans la réparation,

- l'emploi, au mieux, de l'équipe d'entretien et de réparation,

- et naturellement, condition nécessaire à ce qui peut être une excellente habileté manuelle.

 

Comme les officiers, ces spécialistes n'étaient pas organisés en quarts et devaient se ménager leur repos en organisant leur horaire personnel en fonction des exigences du service, n'intervenant qu'à bon escient.

 

En exemple d'activité, citons en période de combat :

- La remise en forme d'un cadre-support d'une arme d'infanterie, faussé par l'ampleur d'un projectile ennemi ayant explosé au fond de la trémie d'un créneau de casemate,

- Le nettoyage de l'avant-cuirasse ainsi que des mécanismes d'une tourelle envahie par une poussière impalpable à la suite de deux bombardements ; j'ai décrit ailleurs la partie tactique de cette aventure; pour les deux spécialistes et l'équipe des  artilleurs, l'opération dura 18 heures.

 

Ces sous-officiers avaient été sélectionnés parmi les techniciens de toutes les armes, y compris les chars et l'aviation ; ils avaient été formés par des officiers-mécaniciens de la marine et avaient reçu de ceux-ci la rigueur nécessaire aux opérations navales ou terrestres. Leur Corps avait une haute qualité, mais la défaite de 1940 a brisé pour eux l'espoir d'un avancement dans un Corps d'officiers électromécaniciens qui allait être créé.

 

Autres personnels du génie

 

Sur le pied de guerre, le quart était pris par les sous-officiers et hommes détachés à l'ouvrage par le Corps des troupes d'électromécaniciens, de chemin de fer et de sapeur-mineurs ; la vie ne ressemblait en rien à celle de la caserne ou des opérations en campagne, il n'y avait ni clairon ni rassemblement, chacun oeuvrait dans son domaine (usine, avant, voie de 60 etc,)et dans sa spécialité. Je précise que les sapeurs-mineurs étaient des ouvriers du bâtiment (maçons, charpentiers) et des bûcherons.

 

Mon rôle était de voir chacun, chaque jour, pour connaître ses besoins et les satisfaire ; je n'entrais pas dans le détail de leurs diverses techniques qu'ils connaissaient mieux que moi. D'un autre côté, je voyais chaque jour le commandant et les officiers des armes ; ils me présentaient leurs demandes, leurs idées, et devaient connaître les délais d'exécution.

Le commandant du génie d'un ouvrage doit ainsi être comparé au chef d'entretien d'une grande usine, leurs activités sont les mêmes.

 

Saluons au passage les ouvriers électromécaniciens du génie ;i ls ont joué après la guerre un rôle de premier plan car il n'y avait plus d'officiers du génie s'occupant spécialement des installations, ni de sous-officiers spécialistes.

 

Ces ouvriers ont travaillé jusqu'à leur retraite dans les ouvrages ; en 1956, j'ai fait visiter le Schoenenbourg à un officier anglais, l'ouvrage n'avait jamais été aussi propre car il était peu occupé et la ventilation se faisait à bon escient. Tous les matériels étaient en bon état.

 

Dans certaines familles, les pères, passionnés par leur métier, ont engagé leur fils dans la même carrière qu'eux.

 

Lubersac

1990

 

   




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